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07/01/2016

Tensions entre l'Iran et l'Arabie saoudite: "On risque la création d'un Daech chiite"

Tensions entre l'Iran et l'Arabie saoudite: "On risque la création d'un Daech chiite"

JACQUES BESNARD Publié le - Mis à jour le

INTERNATIONAL

L'ambassade saoudienne de Téhéran incendiée, des agents diplomatiques saoudiens rapatriés... La tension est montée d'un cran entre deux grandes puissances du Moyen-Orient, à savoir l'Iran (à majorité chiite) et l'Arabie saoudite (à majorité sunnite), après la décapitation par Riyad du Cheikh chiite Nimr Baqir al-Nimr, qui se battait contre le traitement de la minorité chiite du royaume saoudien. Comment expliquer les événements récents ? Quelles conséquences peuvent-ils avoir sur la région ? Entretien avec Didier Leroy, chercheur à L'Ecole Royale Militaire et assistant chercheur à l'ULB spécialiste du monde arabe.

Comment analysez-vous cette montée des tensions entre l'Iran et l'Arabie saoudite en ce début d'année ?

Les heurts de ce début d'année ont été déclenchés par la mort du dignitaire religieux chiite Nimr Baqir al-Nimr mais ce dernier avait été arrêté en 2011. Ces deux puissances sont engagées dans un bras de fer depuis de nombreuses années. Ils sont d'autant plus à couteaux tirés depuis la chute de Saddam Hussein et la désintégration de la Syrie, puisque ces deux pays étaient les deux grands acteurs de la région. On peut parler aussi de la Turquie mais cette dernière a tendance à s'aligner ces derniers temps sur l'Arabie saoudite.

 

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 "Imaginer un conflit direct, cela relève d'un scénario un peu hollywoodien"

Quel a été le tournant historique dans la désagrégation des relations entre ces deux pays ?

Il y a eu différents tournants. Pendant plusieurs décennies, la principale idéologie de la région était le panarabisme qui vise à unifier tous les peuples arabes sans distinction. La défaite en 1967 de l'Egypte, de la Jordanie et de la Syrie face à Israël durant la guerre des Six jours a sonné le glas du panarabisme. Il y a eu un effet de balancier vers une autre idéologie: l'islamisme. Ces deux idéologies sont les seules capables de fédérer les masses. On peut également évoquer la révolution iranienne de 1979 qui a proposé un nouveau modèle pour les pays de la région mais qui a été un tournant dans le repli sectaire intra-musulman et a encouragé une montée importante de la dimension religieuse dans la région. De même lors de la guerre civile libanaise entre 1975 et 1990, on a vu des affrontements sur des bases confessionnelles et notamment entre des factions chiites et sunnites. La guerre Iran - Irak entre 1980 et 1988 a accentué cet antagonisme intra-islamique. Enfin, ces dernières années avec les printemps arabes, les Etats du Golfe sont inquiets pour leur avenir. Cela les a poussés à se serrer les coudes face à l'Iran et son système républicain.

Le roi Salmane d'Arabie saoudite a pris le pouvoir au décès de son frère en janvier 2015.

Y-a-t-il un risque d'affrontement direct entre les deux pays ?

Ils s'affrontent à travers des acteurs interposés. C'est le cas en Syrie, par exemple où le Hezbollah chiite et les mouvements djihadistes sunnites tels que Daech, qui a des liens avec l'Arabie saoudite, s'affrontent. Après, imaginer un conflit direct, cela relève d'un scénario un peu hollywoodien. L'Iran est un mastodonte démographique, avec une armée de taille, redoutable mais le pays est frappé par des sanctions économiques. Il redoute donc le scénario d'une guerre qui coûte cher. Les Etats du Golfe sont moins peuplés mais plus riches, extrêmement bien équipés - ce sont les principaux importateurs d'armes dans le monde - et qui plus est surprotégés par les Américains présents dans le golfe Persique. Ces deux acteurs majeurs jouent la carte de l'ultra-religieux en terme d'images mais ce sont des acteurs rationnels et pragmatiques, qui pratiquent la Realpolitik.

"L'affrontement sunnite-chiite n'est qu'un des aspects"

D'autant que la politique iranienne est contradictoire dans la mesure où le pays soutient à la fois le Hamas sunnite et le Hezbollah chiite...

Ce n'est pas une colloration sectaire. L'affrontement sunnite-chiite n'est qu'un des aspects. Ces antagonismes sont également politiques et économiques. En soutenant le Hamas et le Hezbollah, l'Iran joue sur les deux tableaux pour être sûr de gagner des deux côtés.

Quelles conséquences peut avoir l'exacerbation de ces tensions ?

Cela va encourager les clashs que ce soit au Yemen, à Bahreïn ou en Syrie. Surtout, ce climat va profiter à Daech. Tout d'abord, il alimente le discours de haine à l'égard des chiites. Il ne faut pas oublier que la haine de Daech est d'abord focalisée sur les chiites irakiens. Cette haine est nourrie par la politique de Nouri Al-Maliki, l'ancien premier ministre irakien pro-chiite à la chute de Saddam Hussein sunnite. De l'autre côté, il y a une crainte que la population chiite irakienne, déjà échaudée, soit plus en plus encline à tomber dans la haine vis-à-vis du sunnisme. Il y a un risque d'avoir un Daech chiite. Attention, c'est une image, mais il ne faut pas oublier que l'ayatollah al-Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d'Irak, avait appelé a la création de milices chiites pour se protéger de Daech.

De même, l'opposition contre l'Etat islamique se fragmente. Ce fut déjà le cas avec l'histoire de la Turquie et de la Russie, c'est pareil avec l'Arabie saoudite et l'Iran. Ils n'agissaient pas main dans la main mais faisaient des efforts en parallèle. Cela complique encore davantage la lutte contre l'EI.

Vladimir Poutine et le président iranien Hassan Rohani lors d'un sommet sur le gaz en novembre dernier.

Cela fait aussi le jeu de la Russie ?

Tout à fait. Les Occidentaux et l'Union européenne ont été très peu critiques à l'égard de l'exécution du cheikh. Ils se sont contentés de calmer le jeu. Cela les décridibilise dans la région. Ils dénoncent les décapitations commises par Daech mais pas celles de l'Arabie saoudite. Cela renforce l'idée de "deux poids, deux mesures" et par conséquent renforce le rôle de Poutine, qui s'est d'ailleurs proposé en médiateur.

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