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13/03/2016

Le Pape face aux vautours du Vatican

INTERNATIONAL

Le pape François entame ce dimanche sa troisième année de pontificat. Attendu sur tous les fronts, le Pape se lance dans une véritable partie d’échec. À côté de ses fidèles collaborateurs, plusieurs “vautours” font obstacle à une grande réforme des structures financières du Vatican. Vols de documents, divulgations d’enregistrements, scandales, diffamations et rumeurs, tous les coups sont permis.

Malversations et scandales en tout genre : François essaye, tant bien que mal, de mettre de l’ordre

L’ambiance n’est toujours pas des plus faciles au Vatican. Trois ans après l’entame de son pontificat, si les avancées du pape François sont notables, de nombreuses difficultés l’ont freiné dans ses projets. La presse, de son côté, évoque encore des “vautours” (sans toujours avancer des noms au-delà de pratiques illégales avérées), qui souhaiteraient jeter une ombre sur le pontificat de François.

Retarder toute réorganisation

A titre d’exemple, deux affaires ont largement inquiété la presse italienne ces derniers mois.

La première est une affaire de malversation qui a agité le Vatican et qui a éclaboussé le cardinal Versaldi, pourtant nommé le 31 mars dernier préfet de l’importante Congrégation pour l’éducation catholique.

Ce cardinal, qui était précédemment président de l’hôpital Bambinò Gesù, une institution vaticane, aurait été surpris dans une affaire de détournement de fonds (le chiffre de 30 millions d’euros a régulièrement été cité) au profit d’une autre importante institution médicale en faillite.

Si la justice italienne n’a pas jugé utile de poursuivre l’enquête judiciaire, plusieurs journalistes, dont l’Italien Gianluigi Nuzzi, assurent, documents et enregistrements à l’appui, que Giuseppe Versaldi reconnaissait tromper le Pape en lui mentant sur ses actions financières. Pour le journaliste, le cardinal est un “homme qui s’emploie à créer une sorte de cordon sanitaire protecteur autour des coupables, en développant la théorie que les changements [d’organisation au sein de la Curie] ne peuvent se faire que dans le consensus total, sans quoi l’obstructionnisme finira par prévaloir.”

Manipulations de titre

D’autres problématiques, plus grandes encore, se sont déroulées au sein de l’Administration pour le patrimoine du siège apostolique (l’Apsa). Cette institution qui devrait, théoriquement, être avalée par le nouveau secrétariat pour l’Economie, mise en place par le pape François (mais elle fait de la résistance), a vu naître en son sein de nombreux scandales, tant la gestion des biens immobiliers demeure opaque au Vatican.

Parmi les noms régulièrement cités, revient celui du cardinal Attilio Nicora. En tant que président de l’Apsa, il aurait organisé de 2002 à 2011 des manipulations de marchés, coordonnées avec la banque privée italienne Banco Finnat Euramerica. Des affaires de blanchiments sont également citées.

Cette affaire régulièrement évoquée au Vatican est, cependant, étonnamment bloquée au niveau de la justice italienne, le Vatican lui ayant demandé de prendre le dossier en charge. A elle seule cependant, elle illustre l’indispensable réforme qu’entreprend François. L’Apsa, à l’époque, sans contre-pouvoir aucun, s’était octroyé des prérogatives financières qui n’étaient pas les siennes. C’est contre de telles pratiques et habitudes que lutte aujourd’hui le secrétariat pour l’Economie dirigé par le cardinal Pell.

Soupçonné de malversations par beaucoup, Giuseppe Versaldi est actuellement le préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique.

Le Pape tiendra-t-il le coup?

Les cars arrivent par centaines. Les avions sont réservés depuis longtemps. Les hôtels et les couvents aussi. Les églises ont ouvert leurs portes, et des premières veillées de prières ont été organisées sur la Place Saint-Pierre.

Le samedi 26 avril 2014, Rome s’apprête à accueillir un million de pèlerins pour la canonisation, le lendemain, des papes Jean XXIII et Jean-Paul II. La journée est joyeuse. Personne ne sait alors que le matin même, aux premières lueurs du jour et dans la plus grande discrétion, a été glissé un colis anonyme dans la boite aux lettres de la Préfecture du Vatican. Les documents qui s’y trouvent sont sensibles, raconte le journaliste Gianluigi Nuzzi qui révèle l’affaire dans son livre "Chemin de croix" paru en novembre dernier. Non seulement ils comportent des échanges épistolaires confidentiels datant des années ‘70 entre le Vatican et des milieux liés à la franc-maçonnerie et à la mafia, mais surtout ces documents font-ils partie de liasses volées un mois plus tôt au cœur même d’un des bâtiments les plus sensibles du Vatican.

(Canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II)

Le colis entre les mains, le Saint-Siège ne s’alarme pas, évite d’ébruiter l’affaire, mais reconnaît, en cercles restreints, que "la guerre est désormais déclarée". Ce colis, loin d’être une bombe en soi précise Gianluigi Nuzzi, rappelle judicieusement au pape François et à ceux qui souhaitent assainir les finances du Vatican à ses côtés, que la bataille est loin d’être gagnée, et qu'une minorité plus réticente aux changements est prête à tout et ne se laissera pas écarter si facilement.

 Les faillites romaines 

Le conflit, pourtant, est loin d’être simple. Il oppose une multitude d’intérêts divergents à une même politique, celle du pape François et celle de Benoît XVI avant lui, qui ont tenté et qui tentent toujours d’assainir et d’unifier les finances du Saint-Siège.

Cette politique est au coeur du pontificat de François. Elle est même un des grands chantiers sur lesquels il a été élu. Et pour cause, quels que soient les angles d’attaques que l’on choisit pour l’analyser, la situation des finances vaticanes en 2013, année de l'élection du pape argentin, est aussi opaque que catastrophique. Alors que l'Église gère des biens mobiliers, immobiliers et financiers immenses, aucune gouvernance rigoureuse, centralisée ou transparente n'est d'application. Pire même, personne n'est capable de dresser une évaluation exhaustive des avoirs du Vatican. Les comptes bancaires de l'IOR, l'Institut pour les œuvres de religion, surnommé la banque du Vatican, manquent de transparence, tout comme les opérations ou même les règles financières des différentes institutions et dicastères, qui sont autant de ministères locaux. Tout cela, sans évoquer la gestion anarchique du patrimoine immobilier situé à Rome ou dans les plus grandes capitales, des investissements aussi peu éthiques que rentables, ou des comptes, à l'instar de ceux de la Curie ou même de Radio Vatican, qui plongent année après année vers de dangereux abysses. La situation est "hors de contrôle", reconnaîtra François lui-même. La réputation comme la santé financière du Vatican ne sont plus éloignées des précipices.

(Des gardes suisses devant la banque du Vatican)

Cette opacité et ces failles peuvent être expliquées de différentes manières. Il y a d'abord la naïveté d'une institution qui a trop régulièrement placé à des postes clés un clergé peu aguerri aux subtilités financières, et qui s'est régulièrement laissé fourvoyer par des investisseurs malhonnêtes. Il y a ensuite un discours défensif qui s'est répandu à travers les couloirs du Vatican. Soucieux de préserver l'autonomie et la souveraineté du Saint-Siège, beaucoup ont en effet refusé de se ranger du côté de la finance internationale et de ses règles. Il y a également la proximité avec l'Italie et les compromissions qui se sont nouées durant des dizaines d'années entre une Curie très italienne et les pouvoirs politiques et économiques de la Péninsule. Il y a enfin, et tout simplement, les pratiques malhonnêtes qui ont plongé leurs racines dans cette opacité, fertile terreau, et dans les ambitions qui guident, comme partout, les destinées mondaines et cléricales. Au fil des années dès lors, sans le moindre contre-pouvoir, les structures financières du Saint-Siège s'affranchissent de tout contrôle et sombrent, inexorablement, dans le non-dit, la compromission et la corruption.

La chute de Benoît

 C'est donc déjà d'un navire à la dérive dont hérite en 2005 le frêle et le timide Benoît XVI, "l'homme qui ne voulait pas être pape" comme dira de lui le journaliste Nicolas Diat dans un livre éponyme.

Conscient des défis qui l'attendent, le pape allemand inaugure cependant une politique volontariste marquée par trois objectifs : mettre le Vatican en conformité avec les prescrits de la finance internationale, en faire un État exemplaire dans l'application de ce cadre normatif, et réfléchir sur l'avenir de ses structures afin d'empêcher tout nouveau dérapage. Il crée pour cela l'AIF (l'Autorité d'information financière), un organisme chargé de la prévention et de la lutte contre le blanchiment et la fraude qui se montre efficace, mais qui restera la seule grande avancée du pontificat de Benoît en matière de gouvernance économique. Incapable de s'entourer des personnalités adéquates (au contraire de François), Benoît XVI ne pourra concrétiser l'ensemble de ses projets face à une partie de la Curie soucieuse de maintenir le pouvoir qu'elle s'était octroyé lors de la maladie du pape Jean-Paul II. Mis en échec à de nombreuses reprises, trahi par ses plus proches, inquiet pour une Église à laquelle il a donné sa vie, mais qu'il ne peut gouverner, Benoît annoncera son retrait le 11 février 2013.

Le pape accroît ses pouvoirs

 La renonciation de Benoît XVI est un choc énorme. Les résistances au changement semblent avoir, en plein jour, gagné une bataille fatidique. Au terme d'un conclave plus bref que prévu pourtant, un cardinal venu "du bout du monde" bouscule les habitudes à la loggia de la basilique Saint-Pierre. Bergoglio, le pape François, n'est pas un homme du sérail. Au contraire, il est loin de porter la Curie dans son cœur. Le Vatican n'est et ne sera jamais sa patrie. Il a le regard porté vers les périphéries et les épiscopats des horizons vers lesquels il compte décentraliser son institution. Souriant, attentionné, il dissimule aussi une expertise managériale et une indépendance farouche forgées en Argentine.

Prévenu par Benoît, François devine très vite que la partie d'échecs s'annonce subtile. Il ouvre de multiples chantiers, déjoue les habitudes de la Curie en décidant de plancher sur sa réorganisation sans elle, mais avec un conseil de 8 puis 9 cardinaux venus des quatre coins du monde. Après Benoît XVI, le contraste est brutal et cette reprise en main qui brise les baronnies est diversement appréciée. François, de surcroît, déjoue l'influence italienne. Il fait venir des cardinaux qui n'ont jamais travaillé à Rome, et il invite aussi, plus régulièrement qu'à l’accoutumée, des laïcs à la table des discussions.

Des commissions sont également mises sur pied, dont la Cosea qui s'approche de toutes les institutions vaticanes pour éplucher leurs comptes et bilans, bien souvent inexistants. Le pape engage enfin des sociétés d'audit, dont KPMG, Promontory, Ernst & Young et McKinsey. Comme décrit plus haut, l'état de santé des finances et de la gestion du Saint-Siège qu'elles décriront s'annoncera plus grave que prévu.

En février 2014, à peine un an après son élection, François inaugure alors un changement radical et historique dans l'organigramme du Vatican. Jusque-là, son Premier ministre, le Secrétaire d'État, gérait aussi bien les compétences diplomatiques qu'économiques. Le pape rompt avec une telle tradition en créant le Secrétariat pour l'Économie qu'il confie à George Pell, énergique cardinal australien, et qu'il place sous le regard d'un Conseil pour l'Économie composé de 8 cardinaux et 7 laïcs. Ce secrétariat devra s'en remettre directement au pape, qui accroit par là ses pouvoirs. Coordonner et assainir le règles budgétaires, établir un budget et engendrer au plus vite des économies. Tels seront les mots d'ordre.

Extrait de l’entretien dans lequel le Cardinal Pell reconnaît travailler pour l’élimination de la corruption dans le département financier du Vatican :

Le risque de l’échec

 François ouvre donc des chantiers multiples. Certains sont de vraies réussites. Le secrétariat pour l’Economie a tracé les grandes lignes juridiques pour l’avenir des finances. Des budgets sont désormais réalisés. L’IOR peut se vanter d’avoir accompli un réel travail d’assainissement de ses comptes (il en a fermé plus de 4 600 sur les 19 000 qu’il comptait). Ce vendredi, les coûteuses procédures encadrant les canonisations, et qui avaient fait l’objet de nombreux scandales, ont été revues par François. Les avancées sont donc notables, mais une question demeure : en trois ans, n’était-il pas possible de faire encore mieux ? Difficile à dire. Mais ce qui est certain, c’est qu’à Rome, beaucoup l’espéraient, et que l’enthousiasme des débuts s’est progressivement perdu dans les arcanes millénaires de l’institution.

 Le secrétariat pour l’Economie, qui a toujours beaucoup de mal à s’accorder avec la secrétairerie d’Etat, n’a pu encore assumer toutes les compétences dont il était chargé. De même, si le Pape a fixé les grands objectifs de la réorganisation de la Curie, les routes à suivre pour les atteindre ne sont pas encore claires pour de nombreux employés du Vatican qui s’inquiètent pour leur avenir. La logique de transparence n’est pas non plus devenue une habitude, et l’absence de données (notamment en matière immobilière) est encore importante.

Pires, sans doute, sont les pressions qui pèsent sur les acteurs du changement. Les campagnes de calomnies, internes ou médiatiques sur la sexualité ou les finances d’un prélat ennemi sont légion pour le déstabiliser. La rumeur est redoutable auprès de la place Saint-Pierre. Plus spectaculaire encore, est un vol de documents sensibles qui défraya la chronique en mars 2014. Sans oublier de nouvelles fuites de documents et d’enregistrements confidentiels vers la presse. “La sérénité n’a pas encore pu s’installer”, s’inquiète un acteur de premier plan. “Certains jouent la montre, et les résistances sont de plusieurs ordres”, acquiesce un observateur. “Il y a le poids des archaïsmes, que l’on retrouve dans toute entreprise, mais il y a aussi ce château de cartes, construit autour de multiples compromissions entre des prélats italiens et l’Etat italien sur lequel le Pape ne peut souffler en un coup. Il y a enfin ceux qui font tout pour que ne soient pas mis au jour les blanchiments et corruptions.

Extrait vidéo : Le Cardinal Pell prend ses précautions après le vol de documents sensibles

 “On sort clairement d’une année difficile pour le pape François”, reconnaît Antoine-Marie Izoard, directeur de l’agence de presse I.Media. “Attendu sur de nombreux chantiers, il est au milieu du gué et la séquence n’est pas aussi facile que prévu.” Le Pape tiendra-t-il sur la longueur ? Au-delà de son énergique volonté, l’année qui commence pour lui sera importante. Acceptera-t-il la démission du cardinal Pell, son économe en chef, qui atteindra en juin l’âge de la retraite ? Ou lui demandera-t-il de poursuivre sa mission ? L’homme est doté des capacités pour réussir cette transformation, mais à tort ou à raison, les médias le poursuivent dans le cadre de l’enquête menée par la Commission royale en Australie sur les faits de pédophilie. L’enquête cherche à savoir s’il était informé dans les années 80 des faits de pédophilie alors qu’il était un des conseillers de l’évêque de Melbourne. Cette enquête n’a rien révélé de nouveau, mais le cardinal doit faire face à une tempête médiatique dans son pays d’origine. Ses ennemis n’hésitent pas à piocher dans cette polémique les rumeurs susceptibles de le déstabiliser. Pell, pour l’heure, jure aller jusqu’au bout. Mais jusqu’à quand ? S’il devait partir, si le Pape devait accepter sa démission, si François ratait son casting au moment de le remplacer, il est fort probable que la chute des dominos serait irrévocable, que d’autres postes clés seraient amenés à être revus, que le patient assemblage de François soit mis en échec, et que les vieux réflexes en sortent vainqueurs.

 Cette semaine, en attendant, le Pape a pris le car avec ses hommes, et a emmené l’ensemble de la Curie à l’extérieur de Rome, pour une retraite spirituelle de plusieurs jours. Silence, solitude, prière, tel était le menu. Croyant avant tout, subtil jésuite, le Pape connaît les cœurs humains assoiffés de conversions. Il sait que la vraie révolution “est intérieure”, et c’est aussi sur ce terrain qu’il place ses atouts. “On ne gère pas l’Eglise avec des Ave Maria”, se gaussait le sulfureux Paul Casimir Marcinkus, ancien président de l’IOR. François a néanmoins l’intime conviction qu’ils sont indispensables, surtout au sein d’une Eglise qu’il sait malade.

Découvrez ici l'ensemble de notre dossier "Le Pape face aux vautours du Vatican":

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