Hillary ploie mais ne rompt pas

Dans un ancien chantier naval transformé en salle de réception, malgré les courants d’air glacial, la foule de spectateurs privilégiés marque son approbation bruyante. Séparés d’un mètre à peine sur l’estrade, l’ex-première dame et l’outsider à la fantasque chevelure blanche se livrent un duel homérique, questionnent leurs « qualifications » respectives pour occuper le Bureau Ovale, se morigènent, contribuent au brouhaha de cour d’école face à des modérateurs un brin dépassés. Sanders rappelle qu’elle a voté en faveur de l’intervention en Irak début 2003, et qu’elle se montre par trop conciliante envers les banques, dont elle accepte les invitations généreusement rétribuées.

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Impavide, Hillary ploie mais ne rompt pas. Elle rappelle que Sanders tarde quant à lui à publier ses déclarations d’impôts, qu’il vient de trébucher lourdement lors d’une interview désastreuse avec le New York Daily News. Et esquive par trois fois une question sur son refus de révéler le contenu de ses fameux discours. «  250 000 dollars, et elle ne veut même pas nous dire ce qu’ils contenaient ? A ce prix, ce doit être une solution à tous les problèmes du monde, dans un anglais shakespearien  ! » se gargarise Sanders, avant d’acculer sa rivale sur la question du salaire minimum, tandis qu’elle semble tanguer entre un compromis national à 12,5 dollars horaires, ou bien 15, comme viennent de le décider New York et la Californie.

Sanders contre-attaque

Le débat rebondit sur les grandes questions internationales. Sur l’OTAN, Clinton soutient que les États-Unis ne doivent pas commettre l’erreur de se désengager du Vieux Monde, quand Sanders reprend la tirade du trublion républicain Donald Trump sur la nécessité de «  faire payer plus les Européens  ». Au sujet d’Israël, Hillary dévoile l’étendue de son expérience, et plaide pour le «  droit à la légitime défense, contre les volées de roquettes  », enfilant un costume présidentiable semblant taillé sur mesure. Sanders contre-attaque en reprochant à son adversaire de ne plus évoquer la nécessité d’un État palestinien. Touché. «  Si Yasser Arafat avait accepté la solution de mon mari pour deux États à la fin des années 90, il y aurait aujourd’hui un État palestinien  ! », rétorque l’ex-secrétaire d’État. Coulé.

Sur l’éducation supérieure gratuite qu’appelle de ses vœux le « socialiste » auto-proclamé Bernie Sanders, elle retrouve un peu plus encore de mordant : «  mon père disait que si quelque chose est complètement gratuit, il vaut mieux bien lire ce qui est écrit en tout petit  ». Après deux heures d’un affrontement sans merci, huées et applaudissements s’entremêlent, signifiant un match nul. Sur CNN, les experts louent un « excellent débat, où les candidats ont enfin enlevé les gants  ». Navigant à vue dans la foule des stylos et des caméras, un homme frêle, l’oeil mutin, livre sa conclusion dans un filet de voix, sur ce débat fratricide : «  vous ne pouvez pas faire de la politique en restant l’arme au pied  », souffle John Podesta, stratège senior du camp Clinton, avant de s’enfoncer dans la nuit new-yorkaise.