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30/04/2017

DESC investigation : Assassinat des enquêteurs de l’ONU : Les incohérences de la vidéo diffusée par le gouvernement congolais

DESC investigation : Assassinat des enquêteurs de l’ONU : Les incohérences de la vidéo diffusée par le gouvernement congolais

DESC investigation : Assassinat des enquêteurs de l’ONU en RDC : Les incohérences de la vidéo diffusée par le gouvernement congolais

Depuis la disparition des deux experts de l’ONU qui menaient des enquêtes sur les fosses communes découvertes au Kasaï et leurs accompagnateurs, attribuée à l’armée et aux services de sécurité congolais, le gouvernement de Kinshasa est mise sous pression de l’opinion publique congolaise et internationale pour que toute la lumière soit faite sur les circonstances de leur enlèvement et de leur exécution sauvage.
Après avoir soutenu, comme d’habitude, que la justice congolaise faisait son travail en toute indépendance et que certains suspects, non autrement identifiés, se trouvaient entre les mains de cette justice, le ministre des Communications et Médias, Lambert Mende, s’est empressé de convoquer la presse tant nationale qu’internationale pour une séance de présentation d’une vidéo macabre tendant à prouver, hors de tout doute raisonnable, que le crime a bel et bien été commis par « la milice Kamuina Nsapu ». Étant donné que la qualité du présentateur, le moment choisi ainsi que l’objectif poursuivi laissent l’opinion publique dubitative, les analystes de DESC ont jugé utile d’examiner la crédibilité de cet élément audio-visuel et d’en tirer les premières conséquences quant à la suite du dossier judiciaire, si un jour le procès devrait se tenir.  
Cette investigation préliminaire a été menée par l’ancien juge de cour d’Appel en RDC le juriste-criminologue Jean-Bosco Kongolo ; le juriste et activiste des droits humains Boniface Musavuli et le criminologue pratiquant et expert des questions militaires Jean-Jacques Wondo.
Lecteur vidéo

1. Les faits sommaires

À la suite de l’assassinat du Chef Kamuina Nsapu, du groupement des Bashila Kasanga, dans le territoire de Dibaya au Kasai Central, en août 2016, on enregistre des actes d’insécurité attribués à tort ou à raison aux adeptes de ce chef, qui s’en prendraient principalement aux symboles de l’État, particulièrement aux commissariats de police et aux édifices publics. Dans le but de «  rétablir l’ordre », des contingents de l’armée et même de la police ont été dépêchés dans cette région. Des vidéos choquantes et d’une rare cruauté ont circulé, jusqu’à l’ONU, montrant des militaires congolais en train de pourchasser et de tirer sur des civils, la plupart des jeunes, mains nues ou armés juste des couteaux et des bâtons. De charnier à charnier, on dénombre à ce jour une quarantaine de fosses communes dans lesquelles seraient ensevelis plusieurs civils, victimes de l’indiscipline et de la cruauté de l’armée. C’est dans ce cadre que les deux experts se sont retrouvés dans cette région pour enquêter sur ces massacres afin d’en déterminer les auteurs et établir les responsabilités. Les infortunés n’ont pas pu achever leur travail, car ils ont été enlevés et assassinés par ceux qui n’avaient certainement pas intérêt à ce que la vérité éclate et soit révélée au public. Quelle est cette vérité et qui a intérêt à la cacher ? Pas de doute pour le gouvernement, ce sont les miliciens de Kamuina Nsapu.

2. Présentation de la vidéo : pourquoi le gouvernement et non la justice ?

Il est très important de relever que depuis l’enlèvement jusqu’à l’assassinat de Michael Sharp (Américain), de Zaida Catalan (Suédoise) et de leurs accompagnateurs congolais, la justice ne s’est jamais prononcée sur le dossier censé être entre ses mains. Toutes les informations à ce sujet ne parviennent à l’opinion publique que par le biais du gouvernement, mieux du Ministre en charge des Communications et médias. Même pas celui de la justice. Il se pose dès lors un sérieux et pertinent problème de répartition des compétences non seulement entre les institutions de la République mais également au sein même du gouvernement. L’alinéa 1er de l’article 149 de la Constitution est on ne peut plus clair sur l’indépendance du pouvoir judiciaire : « Le pouvoir judiciaire est indépendant du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif ». Logiquement, pour tout dossier intéressant la justice, les magistrats sont les mieux placés, comme partout ailleurs, pour informer correctement l’opinion sur leurs activités. Nous sommes malheureusement au Congo, où le gouvernement a pris la fâcheuse habitude d’anticiper sur l’issue d’une enquête ou d’un procès en cours. Il en a été ainsi du dossier de Moïse Katumbi, de Franck Diongo, Jean-Claude Muyambo, Firmin Yangambi et de tant d’autres personnes dont le châtiment était d’avance annoncé par les médias « officiels » bien avant le verdict des juges. Rien d’étonnant, dans la mesure où cet inamovible ministre des Communications et médias s’improvise porte-parole aussi bien de ses collègues que du gouvernement, même lorsqu’il ne s’est pas tenu un conseil des ministres. D’où les contradictions récurrentes et gênantes que personne, au gouvernement, n’ose relever pour ne pas trahir la cacophonie et l’indiscipline.

3. Le moment était-il opportun pour présenter cette vidéo ?

En justice, aussi longtemps que l’organe de la loi, entendez le Parquet (civil ou militaire) n’a pas encore réuni tous les indices pour constituer et étoffer son dossier afin de saisir la juridiction compétente, on est au stade préjuridictionel ou de l’instruction préparatoire dont la divulgation de certains éléments d’instruction risque d’affaiblir les preuves à charge et/ou de permettre à des personnes sous enquête de se soustraire à la poursuite. Du côté de la justice, l’on suppose que l’enquête est encore en cours pour pouvoir annoncer les premiers résultats utiles. De là, il y a lieu de considérer que le gouvernement voudrait accélérer cette enquête ou voudrait se disculper contre les accusations dont il est visé principalement.

Ce qui est sûr, c’est que la précipitation du gouvernement trahit le malaise du régime aux abois, qui n’est pas parvenu à démentir les vidéos précédentes montrant la barbarie des forces armées congolaises sur la population civile du Kasaï. En principe, la présentation de ce genre de preuve n’est que l’œuvre du ministère public en cours du procès pour à la fois confondre le prévenu dans ses moyens de défense et aider les juges à former leur intime conviction, hors de tout doute raisonnable. Dans le cas d’espèce, il s’agit de savoir qui a enlevé les victimes et qui les a exécutées ? La présentation de cette vidéo par un membre du gouvernement a plutôt l’air d’un moyen de défense fait à la barre par un prévenu qui veut en découdre une fois pour toutes avec ses accusateurs.

Il y a tout de même lieu de se poser la question de savoir de qui Lambert Mende avait appris, dès le départ et sans ouverture d’aucune enquête, que les victimes avaient été enlevées au niveau du pont de la rivière Moyo et conduites dans une forêt ? « Selon les autorités congolaises, ces six personnes ont été kidnappées au niveau du pont de la rivière Moyo, sur la route de Tshimbulu. Elles auraient ensuite été conduits dans la forêt par des éléments non identifiés »[1].Ces informations correspondent étrangement aux coordonnées géosatellites que nous tenons d’une source de renseignements militaires à Kinshasa et qui corroborent la version selon laquelle, au moment des faits, la zone du crime était sous contrôle des forces armées congolaises. Notre source renseigne, deux jours seulement après l’intervention de Lambert Mende, que les forces spéciales vont faire la ronde de la région du pont Moyo. dont les coordonnées satellitaires, nous transmises par des sources militaires congolaises ,sont les suivantes : 6° 11’59. 73’’S-22° 30’44.63’’E’’

Selon l’analyse d’un expert militaire congolais de la diaspora, spécialisé dans l’analyse des données géo-satellites : « Il s’agit d’un pont traversant une petite rivière à 34,73 km au sud de Kananga, à vol d’oiseau. Il est construit sur la route reliant Kazadi-Fuamba à Dibaya. Il est à 5,6 km au sud de Mapanya et à 5,3 km au nord de Buye Tshibangu (donc à 1 heure de marche de ces villages respectifs). La route est construite sur un terrain relativement plat, à 600 mètres d’altitude.  La rivière s’appelle Moyo et se jette à la Lulua, après 5 km. Le pont en question est situé à 14 km au nord-ouest de Kamwanga, en plein territoire Kabeya-Kamwanga. Voici les images de Google Earth:« 

 
Pourquoi, avec tous ces éléments, avoir attendu plus d’un mois après pour présenter cette vidéo ? Si, comme l’affirme le « porte-parole » du gouvernement, l’armée et la police scientifique ont été perspicaces, pourquoi n’ont-elles pas été en mesure d’en faire autant lors de l’assassinat du colonel Mamadou Ndala et de celui de Floribert Chebeya ou encore, tout récemment, de l’incendie du siège de l’UDPS, du saccage de l’église St Dominique de Kinshasa/Limete ainsi que de tous les meurtres non élucidés commis sur des manifestants, des journalistes et autres activistes des droits de l’homme ? Toutes choses restant égales par ailleurs, quelle aurait été, enfin, l’attitude du gouvernement s’il s’était agi uniquement des victimes de nationalité congolaise et surtout s’il n’y avait eu aucune pression ? Toutes ces questions, et tant d’autres que se pose l’opinion publique, nous amènent à analyser la vidéo du gouvernement.

4. Décryptage de la vidéo

Il sied d’abord de relever que se substituant à la justice, Lambert Mende a déjà annoncé le verdict en désignant les auteurs de ce crime, qui ne sont que les « terroristes » de Kamuina Nsapu et qu’il faut éradiquer « par tous les moyens »..2] Pour parvenir à sa conclusion, Mende s’est basé principalement sur le tshiluba, langue dominante parlée au Kasaï, sur l’accoutrement et le type d’armes portées par les adeptes de Kamuina Nsapu ainsi que sur la perspicacité de la police scientifique qui aurait permis de remonter la filière pour mettre la main sur la vidéo. Ce sont tous ces éléments qui vont faire l’objet de notre décryptage.

A. Élément linguistique

S’il est vrai que le tshiluba est la langue dominante dans cette partie du Grand Kasaï, des raisons existent qui permettent d’affirmer que les auteurs de ce crime ne pouvaient pas être nécessairement les adeptes de Kamuina Nsapu.

A en croire des informations qui ne cessent de nous parvenir chaque jour du terroir, plusieurs jeunes désœuvrés s’identifient un peu partout au phénomène Kamuina Nsapu dont ils portent l’appellation de la même manière qu’est né le phénomène Mai Mai dans les années 60 et qui s’est étendu jusqu’aujourd’hui à travers tout le pays.

En effet, plusieurs locuteurs du tshiluba (Lulua) parlé dans cette contrée ont vite remarqué, en visionnant attentivement la vidéo, que l’accent du commentateur ou de la personne qui filmait la scène en duplex était, à partir de la deuxième minute,  plutôt swahiliphone. Mais bien avant cela, un supposé donneur d’ordres parle un français sans intonation luba en disant, à la 42ème seconde : « Il n’y a pas de problème à poser » ou, à la 1ère minute et 20 seconde : « Nous attendons d’autres qui arrivent.» Par contre, au moment de l’exécution des victimes, on entend des ordres, exprimés dans un lingala généralement parlé par les militaires kinois, provenant d’un micro un peu loin de la scène : «Tirez, tirez, tirez lisusu ».

Dans ces conditions où il est difficile de distinguer particulièrement toutes ces voix, le doute persiste quant à la responsabilité attribuée exclusivement par le gouvernement aux seuls miliciens Kamuina Nsapu. « Le lingala est notamment utilisé dans la vidéo alors que les miliciens Kamuina Nsapu ne le mélangent pas avec le tshiluba ».[3] Certains notent un langage « militaire » peu compatible avec les pratiques de la milice locale. Déjà, des témoignages recueillis auprès de plusieurs villageois anonymes soupçonnent la présence, dans ce coin, des hommes du criminel Gédéon Kyungu Mutanga, sorti librement de son maquis sans mesure de grâce ou d’amnistie, logé, nourri, sécurisé aux frais du contribuable congolais et qui fait désormais partie des cadres de la MP, famille politique du Président de la transition.[4]

B. Accoutrement des « terroristes » Kamuina Nsapu

À l’ origine, pour se reconnaître, les partisans du défunt chef coutumier Kamuina Nsapu ont adopté un accoutrement distinctif remarquable par un bandeau rouge à la tête. En tout et pour tout comme armes, ils se servent de machettes, couteaux et bâtons. Mais suffit-il de présenter cela à un enquêteur ou un juge sérieux pour emporter sa conviction ? Dans le contexte de l’expansion du mouvement Kamuina Nsapu, la réponse est certainement négative. Car ceux qui font actuellement des intrusions dans les territoires de Kamiji et Luilu (en province de Lomami) ou encore dans le territoire de Kapanga (Province de Lualaba) sont bien identifiés comme des jeunes Bakete instrumentalisés, en provenance de Yangala, une chefferie et paroisse catholique du territoire de Lwiza (province du Kasaï Central). « Le grand chef traditionnel des Lunda,  Mwant Yav, affirme que dix-huit miliciens Kamuina Nsapu ont été tués mardi 28 mars à Kalamb dans la province du Lualaba lors des affrontements avec l’armée. Selon le chef traditionnel, les miliciens sont venus de la localité de Kaleng Many dans la province du Kasaï-Central, voisine du territoire de Kapanga où est située la localité de Kalamb. La même source rapporte que les miliciens marchaient à pied portaient des armes blanches. Les assaillants invitaient les habitants de la région à intégrer leur mouvement ».

Pour se faire accepter en tant que miliciens Kamuina Nsapu, ils parlent le tshiluba et ont le même accoutrement que ci-dessus décrit. Contrairement aux premiers miliciens Kamuina Nsapu, qui n’avaient pour cibles que les symboles de l’État, ceux-ci visent principalement les symboles de l’église catholique (couvents et autres édifices religieux), en plus de tuer des paisibles citoyens et de piller leurs biens de valeur : motos, vélos, argent, chèvres et moutons. Au moment où nous couchons ces lignes, des villages entiers, des couvents des sœurs et des prêtres sont désertés par leurs occupants tandis que des milliers d’enfants n’ont pas pu reprendre le chemin de l’école à cause de l’insécurité.

Où est passé le porte-parole du gouvernement pour ne fut-ce qu’informer correctement et objectivement l’opinion sur ce drame qui se déroule en silence ? « Quatre jours après la fin des vacances de Pâques, les cours n’ont toujours pas repris dans les écoles du territoire de Luilu et de la ville de Mwene Ditu dans la province de la Lomami. Des sources locales rapportent que près de 1500 élèves du primaire et environ 3000 du secondaire ne vont pas à l’école. Leurs familles se sont réfugiées en brousse, après des incursions des miliciens Kamuina Nsapu dans leurs localités. La députée nationale Angélique Milemba, élue de Luilu, demande au gouvernement de prendre des dispositions sécuritaires adéquates pour rassurer les parents sur la sécurité dans leurs localités pour qu’ils y retournent afin de permettre aux enfants de rentrer à l’école. » [5]

C. Analyse balistique visuelle

Les éléments de cette analyse proviennent d’une compilation et traitement des informations recueillies auprès de sources militaires congolaises en contact avec DESC. Il s’agit de mêmes sources qui nous ont fourni les coordonnées de géolocalisation satellitaires précises du lieu d’exécution des deux experts, dans les environs du pont Moyo, le 15 mars 2017, soit deux jours après l’annonce par le gouvernement congolais de l’assassinat des deux experts. Les éléments de cette analyse tendent à démontrer des incohérences entre les faits observés dans la vidéo et les données techniques et balistiques des armes visibles que semblaient porter et utiliser les exécuteurs des deux experts.

1°) On aperçoit 2 armes de type Mauser à projectiles à billes. Ce sont de vieux fusils Mauser modèle 1898 datant de la Première guerre mondiale, voire avant, probablement de la première période de coloniale. Ce fusil est une carabine à répétition manuelle par verrou. Il se recharge manuellement (et pas automatiquement) à chaque tir. Il ne tue donc pas aussi facilement à bout portant au premier coup car il nécessite plusieurs tirs et impacts pour immobiliser la cible, qu’elle soit un gibier ou un humain. Ce qui ne semble pas être le cas dans la vidéo d’autant que juste après les tirs, les assaillants les déclarent directement morts en tshiluba.
2°) Dans la vidéo, on entend 4 coups de feu. Un Mauser à billes de cet âge, probablement mal entretenus par manque d’expertise, ne tire pas si rapidement. Il faut le recharger manuellement à chaque tir et cela laisse un délai de temps entre deux tirs. Les deux premiers tirs sont les tirs fatals et l’ordre donné, en lingala, la langue usuelle au sein des FARDC, est très clair: Tirez. Tirez lisusu (tirez tirez encore). Cela donne des indices intéressants sur les assaillants. Puis, les deux seuls coups des vieux fusils sont ceux qui ont fait sortir la fumée bleuâtre. Cela laisse croire à une mise en scène orchestrée qui implique des vrais tueurs invisibles sur la vidéo, couverts par des figurants, armés de Mauser, aux ordres des premiers; plus que probablement manipulés sans s’en rendre compte.
3°) On observe une attitude de peur de la part des deux « tueurs » armés de vieux fusils Mauser. Tous les deux ont pratiquement pris la fuite avant de se ressaisir et de tirer aussi avec les deux Mauser. Il apparaît nettement clair dans la vidéo que les vrais tirs qui ont abattu les deux experts ne proviennent pas des images visibles dans la vidéo. Ces tirs proviennent des tireurs en retrait et pas visibles dans la vidéo.
4°) L’analyse attentive de la vidéo, à partir de la 1ème minute et 22 secondes, le saut d’images lorsque le présumé milicien au tee-shirt foncé, pantalon bleu marine et bandeau rouge sur la tête, quitter précipitamment la scène des faits. Juste après son départ précipité, comme s’il se trouvait sur l’angle de tir d’un tireur éloigné, on voit le premier expert tomber. Cela démontre qu’il n’est pas l’auteur de ce tir vu qu’en balistique, le délai moyen du temps entre la détente et la détonation est de l’ordre de quelques millisecondes, selon un expert en balistique.

D. Tentative de reconstitution des faits par DESC

Sur base des éléments détaillés ci-dessus, on peut donc établir le scénario suivant : à partir de la 2ème minute 15 secondes que l’homme vêtu de tee-shirt bleu ciel argentine et pantalon blanc, la main à la hanche avec couteau, s’éclipse à partir de la 2ème minute 19 secondes. Ensuite, celui avec le tee-shirt sombre et pantalon bleu marine reçoit un signal ou ordre non verbal extérieur de quitter les lieux des cibles et la scène. Il s’éclipse à partir de la 2ème minute 23secondes et s’incline à la 2ème minute 24 secondes pour esquiver un tir en provenance de la caméra. Par ailleurs à la 2ème minute 25 secondes, au moment du tir, on aperçoit une partie du canon d’une arme qui ne ressemble pas aux deux Mauser aperçus précédemment à partir de la 2ème minute 10 secondes. On voit juste deux sorties de fumée bleuâtre donc des deux Mauser. Enfin, lorsqu’il est atteint Michael Sharp tombe sur sa gauche et puis sur son dos. Cela indique assez clairement qu’il a été la cible des deux tirs en provenance d’en face, c’est-à-dire, de la caméra et l’autre tiré de la droite de la camera. ). Quant à Zaida Catalan, elle reçoit une balle au dos qui l’accompagne dans son mouvement vers la droite. Cela donne des indications que le tir provient de la gauche de la camera

En observant la direction que prennent les corps des victimes après avoir été abattus, on comprend vite la direction de provenance de ces tirs. Tous ces éléments analysés avec minutie nous poussent à avancer que les deux experts ont été abattus avec des armes plus performantes que les vieux « poupou » de Mauser. Il ne fait donc l’ombre d’aucun doute que les vrais assaillants sont bien en retrait et pas ceux qui sont visibles sur la vidéo. Enfin, le 5ème tir à la 3èmeminute 24 secondes, entendu un peu en retrait, semble plus que probablement être celui qui cible leur accompagnateur vu que les deux experts étaient déjà abattus et immobiles au moment de ce tir. Puis, l’image redevient de plus en plus claire pour montrer les vieux fusils, comme armes du crime. Ce qui laisse supposer un montage amateur.

E. Des éléments utilisés par les monteurs de la scène et de la vidéo pour faire croire en vain du crime parfait

On dit souvent que le crime parfait n’existe pas. Mais en criminologie, le crime parfait c’est celui qui porte à brouiller les pistes sur l’identification de(s) auteur(s) du crime de sorte que le véritable auteur des faits n’est jamais identifié ou pour lequel la vraie cause de mort n’est jamais retrouvée et que les mobiles de celle-ci ne sont jamais révélés[6]. C’est exactement la conviction qui anime DESC à l’analyse séquentielle de cette vidéo. Les auteurs de ce montage assez grossier se sont appuyés sur les points suivants pour faire porter la responsabilité criminelle aux Kamuina Nsapu :

  • La langue luba pour certifier que c’est bien au Kasaï central et que ce sont les Kamuina Nsapu. Pourtant, ils sont très nombreux les officiers FARDC, même les éléments des régiments rwandophones installés à Kananga depuis 2012, qui parlent le tshiluba. De plus, les analyses linguistiques certifient en effet que ce luba dans la vidéo est de Kananga.
  • Les bandeaux rouges pour attester davantage la responsabilité des Kamuina Nsapu. Pourtant, porter des bandeaux rouges est une pratique assez courante dans les différentes guerres au Congo depuis 1960, aussi bien par des militaires que par des rebelles ou des miliciens;
  • Montrer l’usage des vieux fusils Mauser à billes pour rendre crédible le récit des faits et la vidéo. Pourtant, avoir un vieux fusil est également possible pour tout le monde (militaire ou pas). La plupart des milices actives à l’est de la RDC et dans l’ex-Katanga recourent également aux mêmes types de fusil. L’auditeur militaire, le général-major Ponde, risque de se compromettre gravement s’il avance sans autres éléments probants pertinents que ces seuls éléments avancés dans cette vidéo.

Les miliciens Maï Maï Bakata Katanga rendant leurs armes, le 23 mars 2013, à la Monusco, dont les Mauser

F. Perspicacité de la police scientifique

Sur un ton propagandiste en faveur du régime dont il fait partie, le « porte-parole » du gouvernement a vanté la perspicacité d’une certaine police scientifique qui aurait permis, selon lui, de retracer les détenteurs de la vidéo macabre qui a été présentée. Le porte-parole de toutes les institutions et de tous les ministères a cependant omis de dire ce que l’opinion publique et la justice sont en droit d’attendre de la vraie et perspicace police scientifique. Pour un crime odieux comme celui-ci, cette police devrait pousser ses investigations plus loin pour décrire notamment, avec détails, l’arme ou les armes du crime, le type de minutions utilisées, la distance à laquelle les tirs ont été effectués, les organes du corps touchés et les dégâts physiques causés, etc. Acculé par des critiques et se rendant tardivement compte de sa forfaiture, Lambert Mende prétend que « tout a été fait avec l’aval du Parquet militaire qui en a pleinement le droit s’il considère que cela peut accélérer le dénouement de l’enquête »[7]. Si le ridicule pouvait tuer…

A la lumière de tout ce qui précède, l’opinion publique peut être maintenant en mesure de comprendre que les préoccupations du gouvernement sont ailleurs que dans la recherche de la vérité tant sur les fosses communes découvertes au Kasaï que sur les véritables auteurs de l’assassinat des experts qui étaient sur le point de faire toute la lumière sur l’ensemble de la tragédie que vivent les populations de cette partie de la République. Le gouvernement s’est plutôt contenté d’adresser à la communauté internationale son vrai message consistant à rejeter tout idée d’une commission d’enquête indépendante qui viendrait découvrir les atrocités commises par les forces armées indisciplinées et n’obéissant qu’aux ordres du commandant suprême qu’est Joseph Kabila. N’est-ce pas le même « porte-parole » qui avait déjà exprimé l’opposition de son gouvernement à toute idée de cette enquête internationale ? « Le Gouvernement par l’intermédiaire de son porte-parole, Lambert Mende, a déclaré faire confiance à l’enquête que mènent les juges, et non d’autres personnes. »[8] C’est pourquoi, aucune force probante ne peut être reconnue à ce film qui a tout l’air d’une mise en scène destinée à faire obstruction à la justice.

Conclusion

Comme il n’est plus utile de le démontrer, le Congo-Kinshasa est dirigé par un groupe d’individus dépourvus de toute légitimité et qui n’ont plus rien à perdre. Pour s’imposer au pouvoir, contre la Constitution et même contre l’accord politique devenu unique source de légitimité, ils n’hésitent pas à tirer sur tout ce qui constitue pour eux des obstacles. La justice étant instrumentalisée, c’est depuis longtemps qu’au non du gouvernement et contre le principe de séparation des pouvoirs que Lambert Mende empiète sur ses prérogatives pour anticiper sur l’issue des procès. Dans le cas de l’assassinat des deux experts de l’ONU, la ridicule prestation du ministre des médias avait pour seul objectif : faire obstruction à l’enquête indépendante exigée par toute la communauté internationale pour établir les responsabilités entre les miliciens de Kamuina Nsapu et les forces armées congolaises. C’est pourquoi, les responsables de l’ONU ne doivent pas se laisser berner par des élucubrations d’un gouvernement aux abois qui risque de causer sur sa population des dégâts beaucoup plus graves si des pressions ne sont pas accentuées pour que cette enquête ait lieu à tout prix et que Monsieur Lambert Mende soit lui-même soit parmi les personnes à interroger. A défaut pour le pouvoir de Kinshasa de coopérer à cette enquête ou d’en permettre la tenue, des sanctions devraient être envisagées pour l’y contraindre.

Par ailleurs, il sied également de relever l’hésitation ou une sorte de laxisme des Nations unies qui peine à prendre une position ferme en vue de diligenter une enquête indépendante. C’est comme si les Nations unies voulaient cacher quelque chose qui les incommoderait. Pourtant, le Conseil de sécurité peut décider d’adopter une résolution en vue mettre en place une Commission internationale indépendante pour enquêter sur ces assassinats comme cela a été fait en 2005 avec la résolution 1595 qui avait créé une commission internationale chargée d’enquêter sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri au Liban, tué dans un attentat à la voiture piégée à Beyrouth. 

Nous indexons cette attitude ambiguë de l’ONU par le fait que selon des informations précises parvenues à DESC, des éléments du contingent uruguayen de la MONUSCO ont été les premiers à se déployer sur les lieux après l’assassinat des deux experts. Selon notre source : « Ils avaient déjà transmis aux autorités de leur pays et non à la hiérarchie des Nations unies, ainsi que la confirmation de la mort des deux experts et leur accompagnateur, très peu après leur disparition.

Une analyse réalisée par Jean-Bosco Kongolo M, Boniface Musavuli et Jean-Jacques Wondo

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